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Analepse, le blog littéraire de Laurent Gardeux

Articles récents

Vendre (Série Street Photography)

12 Juin 2012 , Rédigé par Analepse

On ne va rien vendre aujourd’hui. Cela tombe bien, je ne suis plus si sûr d’avoir envie de vendre. Nous avons bien vendu hier, mais rien aujourd’hui, et tu vois, rien ne l’explique, et toi-même tu es incapable de comprendre pourquoi. Est-ce le coin de trottoir qui est mauvais, cette portion de rue pourtant passante, est-ce que c’est le stand lui-même, est-ce que c’est le fait d’être les seuls à vendre quelque chose qui n’inspire pas confiance ? Est-ce que c’est que les objets étalés sur la table de camping sont, d’une façon qui nous échappe, repoussants ? Quand j’y réfléchis deux minutes, je me demande bien comment ce que nous avons à vendre peut rencontrer, à l’instant précis où l’œil du passant se pose dessus, son désir, justement à cet instant précis, à moins que ce soit l’objet lui-même qui crée un désir qui n’existait pas la seconde d’avant ? Qu’avons-nous à faire avec le désir de qui que ce soit, simplement parce que nous nous sommes installés ici, où de toutes façons personne ne s’installe jamais pour vendre. Je les vends, ces quelques objets dispersés sur la table de camping, et plus le temps passe, moins je comprends ce qui me pousse à m’en séparer, car ce n’est pas ce que leur vente nous rapporte, non, il y a autre chose. Et cette autre chose s’effrite à mesure que le temps passe, et j’en serais presque à jeter un regard hostile à qui voudrait m’acheter un objet, j’en serais presque à redouter qu’il le prenne dans ses mains, qu’il le tourne pour l’examiner sous toutes les coutures, qu’il le jauge, qu’il le désire, qu’il en vienne à aimer sa couleur, sa texture, son contact contre la main, j’en serais presque à détester le fantasme qu’il s’en fait, le voyant déjà trôner sur sa cheminée, s’il en a une, ou entre des livres sur l’étagère dans la bibliothèque du salon, s’il en a une, et qu’il le fasse admirer à sa petite amie, s’il en a une. Aussi je préfère attendre, adoptant, en appui contre la voiture qui est garée à cet endroit, une attitude dont je voudrais maintenant qu’elle soit dissuasive. Et j’imagine que le fait de me désintéresser de la vente, de cesser de jeter sur chaque passant des regards anxieux, implorants, pitoyables va les éloigner de la table, qu’ils passeront au large, et que je finirai par me fondre totalement dans le paysage de la ville, par m’y dissoudre avec mes objets qui n’intéressent personne. Et alors plus personne ne me verra, et encore moins le bric-à-brac que j’ai disposé sans ordre sur la table, et qui se confond avec le thermos presque vide maintenant, que j’ai posé aussi sur la table, de sorte qu’il peut passer lui aussi pour un objet à vendre. Tout à l’heure, quand le soleil se couchera, quand les passants se feront moins nombreux, je rangerai les objets dans le sac de sport que j’ai posé sous la table, et peut-être poserai-je simplement le sac sur la table, avant de me lever, de partir tranquillement, les mains dans les poches, comme si je n’avais rien à voir avec tout cela. Et peut-être finirai-je par savoir enfin ce que je désire.

 

 

D’après une photo du collectif Urban Exposure. New-York, Manhattan, 2004

 

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Valise (Série Street Photography)

21 Mai 2012 , Rédigé par Analepse

Et nous ne partirons pas en voyage... Nous descendrons les valises, comme font ceux qui partent en voyage. Mais nos valises seront vides, car nous ne partirons pas. Plus tard, demain peut-être, ou dans quelques jours, je descendrai les affaires qui étaient destinées au voyage, les affaires qui étaient destinées aux valises. Et elles se disperseront dans les poubelles : le lourd gagnera le fond, le léger restera à la surface, car c’est ainsi que fonctionne le monde. Je descendrai, je me débarrasserai des affaires, une fois de plus. C’est choquant, je sais, ces belles valises neuves dans ces poubelles cabossées, sans doute d’avoir reçu tant d’objets jamais utilisés, tant de vêtements jamais portés, tant de valises vides. Par une ironie piquante, on a doté les poubelles de roues solides, comme si elles étaient destinées à rouler au lieu de rester là. Comme si on pouvait les emprunter pour aller d’un point à un autre, pour circuler dans la ville, ou pour s’en échapper. On a pris soin de les construire étroites, pour que deux valises vides suffisent à les faire déborder. On les emporte sur leurs roulettes, puis on les vide, et elles reviennent, prêtes à d’autres voyages. On a pris soin de les construire élevées, pour qu’on soit obligé d’accomplir un geste ample en jetant la valise. Une manière de dire à celui qui jette vous êtes sûr ? Vous vous apprêtez à jeter des valises vides, est-ce que ça vaut bien la peine ? Si vous êtes sûr, que votre dernier geste ait au moins la grâce d’une danse ; que vous soyez, vous, gracieux comme un danseur. Et que les valises, l’une après l’autre, atterrissent dans la poubelle avec une forme d’élégance, que leur trajectoire soit irréprochable. Car devenir un instant le danseur vous fera oublier que vous êtes le jeteur, vous aidera à oublier le voyage auquel vous renoncez. On a pris soin de les construire en métal, pour que le son que produit la valise en heurtant la paroi résonne longtemps, le plus longtemps possible, et porte loin, pour faire écho, loin dans la ville, aux illusions démasquées qui heurtent d’autres parois. La poubelle tout à l’heure ira rouler dans le caniveau, car c’est la voie qu’empruntent les poubelles, les ruisseaux de la ville et les chiens. C’est la voie qu’empruntent les morceaux de papier, les valises vides et les rêves. C’est la voie qu’empruntent la poussière et les cendres. C’est la voie qu’empruntent aussi l’élégance et la grâce. Et celui qui a fait le geste du danseur, celui qui a communiqué à la valise son élan, celui-là regarde à présent le ruisseau qui traverse la ville, il suit les légers morceaux de papier, il suit les cendres et les poussières, il suit les rêves. Il met ses mains dans ses poches et regarde le cours du ruisseau, cherchant à deviner où il va, levant à peine les yeux de temps à autre, les baissant à nouveau vers le sillage, vers les reflets dans l’eau. Il a tout son temps.

 

A partir d'une photo de Guido Steenkamp : Berlin — Untitled, 17 avril 2011. 

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Hommage à Seydina Insa Wade

9 Mai 2012 , Rédigé par Analepse

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Ayo, ayo, ayo néné…

C’est sans doute le souvenir le plus fort que je garderai de Seydina Insa Wade : la première chanson que notre fils Sajan, âgé d’un jour, a entendue depuis son berceau, c’était cette berceuse, que Sidi était venu lui chanter à l’hôpital où il était né. On veut croire que quelque part au fond de lui notre fils conserve une trace de ces quelques notes, de ces paroles en wolof ; que quelque part résonne en lui, de cette manière mystérieuse dont résonne en chacun d’entre nous toute musique importante, toute musique véritablement écoutée, cette petite mélodie. 

J’ai d’autres souvenirs de Seydina : cette émission de télé, Le Cercle de Minuit, pour laquelle il m’avait appelé le soir en catastrophe pour un passage en direct le soir même, car Hélène Billard, qui a tant joué avec lui et tant compté pour lui, était en province ce jour-là et ne pouvait assurer l’émission. Une chanson dont j’avais dû mémoriser la partie de violoncelle dans la loge, pour la jouer une heure plus tard devant les caméras. Mais c’est surtout de la séance de maquillage avant l’émission que je me souviens : il y avait là Jean d’Ormesson, et un historien auteur d’une monumentale histoire du socialisme. Pendant que les maquilleuses s’affairaient autour des trois hommes, Sidi leur avait demandé qui ils étaient. Il ne connaissait pas Jean d’Ormesson. Pourquoi d’ailleurs aurait-il connu Jean d’Ormesson ? A leur tour, courtoisement, ils lui avaient demandé qui il était. Je n’oublierai jamais leur visage à la réponse de Sidi, prononcée avec son zézaiement habituel : « Moi z’écris des poèmes en me promenant sur la plaze. Et puis les poèmes deviennent des sansons, ze les zoue sur ma guitare ». Inoubliable irruption d’une incroyable forme de pureté artistique dans la cour de ceux qui maîtrisent tout, le langage, l’expression, les usages du monde… mais qui paraissaient bien démunis, là, sur leurs fauteuils, avec au cou la petite serviette en papier que s’apprêtait à leur retirer la maquilleuse, sa dose de mensonge appliquée sur leur peau.

Et puis il y a eu le New Morning, avec certains morceaux mis au point dans la loge juste avant de jouer, à l’entracte. Elf la Pompe Afrique, de Nicolas Lambert, et cette mise en place furtive dans le noir, pour permettre le temps d’une chanson à Nicolas de se changer et de souffler un peu entre deux parties de son impressionnant spectacle. Souvenir des regards échangés dans le silence, en coulisses, juste avant l’entrée sur scène, pour se mettre en phase, accorder notre musique intérieure et nos émotions. Quelques autres concerts encore... Pas assez.

 

Repose en paix Seydina.

 

Seydina Insa Wade (Dakar 1948 – Dakar 2012). Poète, musicien, chanteur.

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Bulles (Série Street Photography)

7 Mai 2012 , Rédigé par Analepse

Tandis qu’elle fait des bulles, debout sur le quai, je ne peux m’empêcher de me poser une fois de plus la question : que se serait-il passé si nous ne l’avions pas aperçue, dans la foule, seule, pas spécialement inquiète, non, mais seule au milieu de tous ces gens qui passaient près d’elle avec la plus totale indifférence ? C’est difficile à dire ; je n’ai pas la prétention d’affirmer que sans nous elle aurait été perdue, sans doute se serait-il trouvé quelqu’un d’autre pour l’aider, ne serait-ce qu’en vertu des lois de la statistique, quelqu’un d’autre pour lui donner à manger, pour lui fournir quelques habits afin de compléter ce qu’elle avait sur elle quand nous l’avons aperçue, c’est-à-dire bien peu : un petit short en éponge qui aurait aussi bien pu être un maillot de bain, des sandales en plastique, un T-shirt avec l’image d’un dinosaure dessus. Elle n’a pas su nous dire depuis combien de temps elle attendait sur ce trottoir. Mais non, elle n’attendait pas, elle était simplement là, et c’est son inactivité qui nous a mis la puce à l’oreille. Chacun, dans une foule, sait pourquoi il s’y trouve, il part au travail, en revient, fait ses courses, va rejoindre quelqu’un. Il faudrait, pour bien faire, demander à chacun où il va, pourquoi il est passé par cette rue, si ce qu’il va faire est une corvée ou au contraire s’il va rejoindre quelqu’un qu’il aime, même s’il est bien plus amusant de tenter de deviner ce qui motive chacune des personnes présentes sur ce quai, tandis que le train s’y glisse doucement, avec un bruit de machine essoufflée, et que les personnes commencent à s’assurer de leur valise, alors qu’il est trop tôt, bien trop tôt ; qu’il s’en faut encore d’une ou deux minutes peut-être avant que le train s’immobilise et que ses portes s’ouvrent. Elle a bien vu le train arriver, elle a bien vu qu’il ne serait immobile à quai que dans une minute ou deux, elle a bien vu les gens préparer leurs bagages pour embarquer, mais elle fait des bulles, debout sur le quai, et nous la regardons. Je ne saurais expliquer pourquoi nous lui avons acheté ce petit flacon à bulles en plastique. Elle l’a pris en nous regardant, mais sans dire merci, et s’est mise à faire des bulles, avec une habileté croissante. Ses bulles sont de plus en plus grosses, et elle les dirige de telle sorte qu’elles s’élèvent longtemps avant d’éclater. Et maintenant que le train est bien à quai, les gens doivent la contourner pour ne pas la bousculer, créant un léger ralentissement dans le flux de la foule, tandis que flottent autour d’eux des bulles, de grosses bulles. Mais c’est tout juste si on la regarde, personne en tous cas ne lui a fait ce genre de remarque, qu’un quai de gare n’est pas un endroit pour faire des bulles, et je comprends en la regardant que si, justement, qu’un quai de gare est le meilleur endroit pour faire des bulles, avant de monter à son tour dans le train. J’espère simplement qu’il lui restera suffisamment d’eau savonneuse pour faire encore quelques bulles quand elle sera arrivée. Sinon, j’imagine qu’elle se rendra dans une rue, près de la gare, qu’elle restera dans une rue, près de la gare.

 

A partir d’une photographie de Martin Molinero, non titrée, 13 juin 2012.

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Pluie (Street Photography)

2 Mai 2012 , Rédigé par Analepse

Il pleut et tu attends pour traverser. Tu es trempé depuis longtemps déjà. Tu as été trempé dès les premières secondes de l’averse. Et tu attends maintenant que le feu change de couleur, tu veux être sûr qu’une voiture ne va pas déboucher sur le boulevard. La chaussée est large à cet endroit, et la traversée peut prendre plusieurs secondes, suffisamment longtemps pour te faire renverser par une voiture qui n’aurait pas freiné à temps sur la chaussée mouillée. Une odeur de poussière humide monte maintenant du bitume. Tu aimes cette odeur, que l’on ne sent vraiment que l’été. L’hiver, penses-tu, on est trop occupé à se défendre contre le froid pour s’intéresser aux odeurs. A moins que les odeurs puissent geler comme tout le reste, comme l’eau, comme les pensées. Mais l’été, comme aujourd’hui, l’averse est une bénédiction après la chaleur moite qui a hanté ta journée, dissous tes idées et liquéfié tes envies, et tu savoures cette odeur. Chaque goutte d’eau crée un impact éblouissant dans la lumière. Tu sais déjà que tout à l’heure, quand l’averse aura pris fin et que le soleil aura de nouveau percé les nuages, tu pourras à peine regarder la chaussée détrempée, luisante, aveuglante. Ces gouttes qui éclatent te font penser à tes jeux d’enfant, quand tu lançais des mottes de terre sur le trottoir, près du terrain vague où tu jouais avec tes amis, quand tu te délectais de l’instant de leur éclatement, de la trace marron que l’impact laissait ensuite. Tu aurais presque envie de laisser passer encore un feu, de ne pas traverser tout de suite, de rester là à regarder les énormes gouttes s’écraser sur la chaussée. Tu laisses passer encore un feu. Tu regardes les passants qui attendent de l’autre côté que le signal piétons repasse au vert pour aller rejoindre le trottoir où tu te trouves. Sur la demie douzaine de piétons que tu regardes, presque immobiles en face de toi, seuls deux ont un parapluie. Les autres sont comme toi, en chemise à manches courtes. Ils sont trempés aussi mais pour eux les gouttes n’explosent pas dans la lumière qui vient de crever les nuages. Ils ont le soleil derrière eux et ne peuvent pas voir ce que tu vois, cette lumière éblouissante. Ce qu’ils voient c’est leur propre ombre traversée de traits de lumière. Le signal passe au vert et tu te décides enfin, tu t’engages sur la chaussée, marchant un peu plus lentement que tu le devrais, et quand tu parviens de l’autre côté, tu résistes à la tentation de te retourner pour juger de l’effet de la lumière. Mais déjà les gouttes s’espacent, et c’est seulement alors que tu prends conscience du bruit que faisaient les gouttes en s’écrasant sur toutes sortes de surfaces. Il y a le bruit sur la poubelle de métal, celui sur la tenture au-dessus de la vitrine du magasin de chaussures, il y a le bruit sur le sol et celui sur le capot et le toit des voitures qui stationnent, celui sur le parapluie quand tu croises l’homme qui a pensé à le prendre en prévision de l’averse, et celui tout simplement sur toi, sur ton corps, sur tes vêtements, sur ta tête nue. Le soleil réapparaît franchement à présent et l’odeur est plus forte que jamais. Tu décides de rester là, au milieu du trottoir, et d’attendre que ta chemise ait séché. A l’odeur de poussière se mêle maintenant celle de tes propres vêtements qui sèchent à une vitesse impressionnante, dégageant de fugaces vapeurs qui montent de tout ton corps, et dans lesquelles tu perçois, mais lointaine, l’odeur de la lessive que tu utilises, et c’est seulement quand tu as la sensation que tous tes vêtements sont secs, seulement quand les taches d’humidité sur le macadam se résorbent à vue d’œil, que tu te décides à te remettre en mouvement, que tu te décides à rentrer chez toi, juste un peu plus lentement.

 

D’après une photo de Trent Parke : Sydney, 1998

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Chaussures (Série Street Photography)

28 Avril 2012 , Rédigé par Analepse

Il faudrait ne rien avoir à faire avec la ville. L’ignorer, passer sur ses complexités, ses promesses d’errances, sa stérilité. Le trottoir particulièrement est un lieu redoutable à qui marche, comme moi, les yeux baissés. Une surface remplace l’autre, de larges plaques et des rectangles disposés en motifs, des bords toujours hauts, toujours trop hauts.

Dans toutes les rues de la ville, on trouve ces traces de chewing gum, comme autant d’impacts qui s’intègrent peu à peu à la chaussée, des petits galets blanchâtres sertis dans le bitume. Il faudrait marcher plutôt sur la chaussée, et je le fais aussi souvent que possible. Je n’ai jamais marché dans une ville inconnue, ou même dans ma propre ville, sans imaginer ce qu’étaient les lieux avant le bitume, avant cette oblitération. Les hommes ne sont que tolérés ici, ils oublient qu’ils ne s’installent ici qu’un instant, que les trottoirs seront bientôt éventrés, que les plantes bientôt en écarteront les moindres fissures. Qu’alors la ville sera belle comme jamais, quand elle sera devenue incompréhensible, quand personne ne marchera plus sur les trottoirs, quand personne n’ira plus vivre dans les hauteurs des immeubles, quand le simple fait de traverser la rue n’aura plus aucun sens, car l’idée même de rue aura été oubliée.

En attendant ce moment, j’ai ôté mes chaussures et marche maintenant pieds nus sur le trottoir mouillé. J’ai laissé mes chaussures dans une boîte que j’ai pris le soin d’incliner contre le mur, pour éviter que l’eau s’y accumule. Elles luisent des gouttes héritées de la dernière averse et sont aussi noires que le bitume. Je les regarde un moment, comme si je guettais l’instant où l’humanité  que leur conférait le contact de mes pieds s’éloignera peu à peu d’elles. Elles sont dans une boîte, cela veut dire que quelqu’un pourrait encore les prendre, les faire siennes, et mesurer la différence entre nous à l’inconfort éprouvé en sentant sur ses pieds les points de friction, de pression, de frottements qui n’existaient plus pour moi depuis longtemps. J’ai froid aux pieds, mais je sais que la route ne sera plus très longue à présent. Tout à l’heure c’est mon manteau que j’accrocherai à une quelconque saillie dans un mur, à une pointe qui dépassera de la ville comme une épine. Et la chaleur quittera le manteau, et c’est un manteau froid, étranger, hostile que mettra celui qui le décrochera de la saillie, de la pointe, de l’épine. J’arpente la ville en cercles de plus en plus grands, jusqu’au moment où elle m’expulsera par un effet de force centrifuge, et je guette déjà les premiers signes, je guette le moment où je franchirai la lisière, où je franchirai les trottoirs et les froids chemins, et ma seule crainte est de ne pas saisir ce moment précis où la ville cesse d’être la ville. Où la ville cesse d’être. Où la ville cesse.

 

A partir d’une photo de Nils Jorgensen : Knightsbridge, Londres, 2004.

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Portrait (Série Street Photography)

23 Avril 2012 , Rédigé par Analepse

Ils ont abîmé ton portrait. Je ne comprends pas quel besoin ils avaient de faire ça. Mais ce qui compte c’est qu’ils l’ont fait. Ils ont dû le faire avec un marteau, il a au moins fallu un marteau et peut-être même un burin pour faire sauter l’émail du portrait, pas moins. Ils l’ont fait avec méthode, sans cela ils auraient détruit aussi le cadre, mais non, ils ont seulement cassé le visage, le détourant avec soin. On distingue encore le haut de tes cheveux noirs, on voit encore ton collier de barbe, on voit encore ta chemise blanche sans col, et les taches qui la constellent ne sont dues qu’à des dégradations qu’il faut bien accepter, elles, parce qu’elles sont le résultat de toutes les pluies qui se sont infiltrées dans la pierre, le résultat de la glace, de la chaleur, de la poussière. Le cadre, avec ses carreaux de faïence blanche, était déjà abîmé, je le sais bien, mais ton visage, après toutes ces années, on le devinait encore bien sous les tavelures. J’ai regardé s’ils avaient fait la même chose sur d’autres tombes, mais non. Seulement la tienne. Méthode et efficacité, il faut le reconnaître. Je dis ils, comme s’il était évident qu’ils étaient plusieurs, alors qu’ils ne pouvaient pas tenir le marteau à plusieurs, si ? À moins qu’ils se soient succédés, comme dans le crime de l’Orient-Express, un coup chacun. Je ne sais pourquoi, j’ai du mal à imaginer quelqu’un d’isolé. Qui aurait le courage de faire une chose pareille, il faut être plusieurs pour partager une tel acte, il faut s’entraîner les uns les autres, il faut se prouver que cet enchaînement de gestes, on n’en est pas responsable, il y avait les autres aussi. Ce geste, seul, il aurait fallu le construire intégralement, l’inventer de bout en bout, se dire je prends un marteau et un burin, je les mets dans un sac de toile assez solide pour qu’il ne se déchire pas sous le poids, et devant la tombe je les sors, et je commence par le nez, je décide que je m’arrêterai dès que cela ne sera plus un visage, je laisserai le haut des cheveux et le collier de barbe, juste cela, puis je rangerai le marteau et le burin dans le sac de toile et je rentrerai chez moi, et de toutes les façons ce n’est qu’une tombe, ce n’est qu’un portrait, ce n’est qu’un mort. Alors qu’à plusieurs on ne sait rapidement plus très bien qui a eu l’idée du marteau, qui a donné le premier coup, sur quelle partie du visage ; on ne sait rapidement plus très bien pourquoi on a choisi cette tombe-là plutôt qu’une autre (ou peut-être que si justement, peut-être qu’on le sait très bien ? Peut-être qu’il fallait absolument que ce soit cette tombe, ce portrait, ton portrait ?). Pour aujourd’hui, je vais me contenter de balayer les débris d’émail, je les mettrai dans un sac et je les ramènerai à la maison. Après, on verra bien. Pas vraiment envie d’y penser maintenant. Mais je reviendrai pour y penser, je m’agenouillerai à l’endroit où ils ont dû s’agenouiller pour atteindre avec le marteau et le burin le portrait au fond de la niche de pierre.

 

A partir d’une photo de George Georgiou, série Cyprus, 2006

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Rotoflex

14 Avril 2012 , Rédigé par Analepse

Des noms, vraiment ? Des noms, vous voulez des noms ? Oui mais il y faut un ordre, je ne donne pas des noms comme ça. Ce n’est pas gratuit, vous pensez bien. Trop facile, réfléchissez un peu. Il ne suffit pas de demander un nom, encore faut-il savoir ce que vous voulez en faire, si ce nom est destiné à rester un nom, à rester dans les limbes, ou si au contraire vous vous intéressez à des personnes qui se dissimuleraient derrière. Car il s’en dissimule toujours, un nom derrière un autre, un être derrière les nuages, et chacun se noie dans ses propres nuages, ça finit toujours comme ça. Je ne pose aucune question, moi, je demande simplement si vous êtes sûr de ce que vous faites. Si vous n’allez pas regretter tout à l’heure. Vous voulez donc des noms. Ou un nom ? Un seul nom ? C’est à la fois plus simple et plus compliqué, un seul nom. Car avez-vous bien réfléchi à la manière de le choisir ? Vous avez l’air à peine décidé à vrai dire, tout bien considéré, vous avez l’air de ceux qui ne savent pas quoi demander, qui sont juste convaincus qu’ils doivent demander quelque chose, qui ne partiront pas tant qu’ils n’auront pas demandé quelque chose. Et peu importe s’ils repartent avec cette chose qu’ils ont demandée, ce n’est pas le plus important, et d’ailleurs serez-vous plus satisfait d’avoir obtenu ce que vous demandiez, cela précisément, au lieu de cette autre chose à laquelle vous ne vous attendiez pas, cachée derrière un nom que vous ne connaissiez pas ? Chaque nom a au fond autant de valeur que le précédent ou le suivant. Comment se fait-il que vous ne vous en rendiez pas compte ? Vous faites comme vous voulez, naturellement. Je ne suis pas là pour commenter, je suis là pour donner des noms. Ou un seul nom ? C’est à la fois plus simple et plus compliqué. C’est vous qui voyez. Mais décidez-vous, ce n’est pas gratuit. Chacun ses nuages, chacun ses masques, mais dans l’ordre, s’il vous plaît, dans l’ordre.

 

A partir d’une photo de Joseph O. Holmes, série Workspaces, 2007-2011. 

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Photo (Série Street Photography)

10 Avril 2012 , Rédigé par Analepse

Je me sens ridicule, avec cette photo à la main. Comme si j’allais, par la grâce de ce bout de papier qui commence à bleuir à la lumière, retrouver le type qu’on m’a demandé de chercher. Et j’avance à contre-foule, la photo à la main, je la brandis un peu comme un talisman pour que les gens s’écartent, et ils s’écartent en effet, peut-être parce que je suis en costume sur la plage, et que cette tenue à cet endroit-là et à ce moment-là est vaguement inquiétante. Je ne sais plus très bien pourquoi j’ai choisi de commencer mes investigations par cette plage surpeuplée ; sans doute parce qu’il s’ y trouvait du monde et que cela accroissait mes chances statistiques de mettre la main sur le type que je cherche. Mais en fait de type, j’ai l’impression de ne croiser que des mères avec leurs enfants, et pas ce type au centre de la photo, qui n’aura, je pense pas forcément l’intention de me faciliter la tâche en s’arrangeant pour adopter exactement la même expression que sur la photo. Non, sûrement pas. Si au moins ils m’avaient fourni un film, sur lequel je l’aurais vu bouger, j’aurais pu saisir quelque chose de lui, extrapoler ses expressions, ses attitudes. La photo que je tiens à la main ne peut me servir en fin de compte qu’à trouver un mannequin de magasin de vêtements, ou l’une de ces silhouettes grandeur nature que l’on trouve parfois à l’entrée des cinémas. Mais pas un type vivant ; il sourit sur la photo et cela me fait une belle jambe qu’il sourie ; il va sûrement me sourire quand je le croiserai ? et attendre poliment que je lui délivre mon message : « M. Cheng veut vous voir. Maintenant. » ? Je le cherche sur cette plage parce qu’on m’a dit qu’il la fréquentait ; mais c’était autrefois, c’était avant que M. Cheng ne demande à le voir. Il a dû filer depuis, et d’ailleurs il n’était pas à son appartement, il n’y est même pas repassé, les autres l’auraient vu. Combien sommes-nous, à nous balader dans la ville, sur les plages, dans les faubourgs, brandissant stupidement cette photo au bout de notre bras, pour la confronter à chaque homme dans la quarantaine que nous croisons ? Si le type est un peu malin, il a dû deviner que nous allions chercher à le repérer à partir d’une de ses photos, et il se sera arrangé pour être méconnaissable, ce qui n’est pas bien compliqué. J’en ai marre de cette plage ; il fait trop chaud, et habituellement je ne vais pas sur la plage, je vais à la plage. Et je n’ai pas besoin d’avoir les yeux rivés sur la photo d’un type, alors qu’il y a plein de filles à reluquer. J’ai l’air vraiment déplacé dans ce complet noir, quand tout le monde sur la plage est en maillot de bain. Remarque, ce serait astucieux de sa part : on a toujours du mal à reconnaître nu quelqu’un qu’on a vu habillé, et sur la photo il est habillé, et il est bien possible que sa physionomie, que les traits de son visage même aient changé du seul fait qu’il s’est débarrassé de ses vêtements. Ce serait le fin du fin. J’ai envie de me mettre aussi en maillot de bain, est-ce que je serais méconnaissable en maillot de bain ? Mais je suis arrêté par l’idée que M. Cheng demanderait sûrement à me voir. Maintenant.

 

A partir d’une photo de Nils Mevenkamp : Lake of Heaven, Xinjiang province 2011. Série Streetlife China, 1990-2003.

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Petits papiers (Série Street Photography)

8 Avril 2012 , Rédigé par Analepse

Qui regarde encore ce mur, qui lit encore les papiers qui y sont accrochés ? Il y a peu encore, tout le monde s’arrêtait, tout le monde commentait ce qu’il lisait sur les papiers. Cela avait été un événement quand ils avaient fleuri sur le mur. Il y avait d’abord eu un, puis deux papiers. Les gens n’y avaient pas pris garde tout de suite, il a fallu attendre qu’il y en ait une bonne cinquantaine pour qu’ils commencent à s’arrêter et les lisent (je parle de ceux qui savaient lire). Personne n’a vu qui que ce soit les coller sur le mur. Et c’était bien collés qu’ils étaient, et à la colle forte encore : une vieille femme avait essayé d’en décoller un, comme ça, sans raison, juste parce que la vocation du mur était de cerner une pièce d’une maison, et sûrement pas d’accueillir des petits papiers dont personne ne comprenait le sens. Elle avait d’ailleurs renoncé, après avoir juste écorné le papier sans altérer le message. Et c’était bien ce message qui posait problème, ou plutôt les messages que portaient les papiers. Car personne ne comprenait de quoi ils traitaient. Ils semblaient bien posséder une sorte de logique, constituer un ensemble, mais l’énigme qu’ils constituaient demeurait indéchiffrable. La première fois que les gens s’étaient arrêtés, certains avaient lu à haute voix le papier situé en haut à gauche, et qui devait constituer le début de la série. D’autres s’étaient mis à commenter (qu’est-ce que ça veut dire ? qu’est-ce que ça peut bien vouloir dire ?). Bientôt l’attroupement a été assez important pour boucher le trottoir, et une femme a dû descendre sur la chaussée avec sa poussette pour contourner la masse des curieux. Certains ont sorti quelques victuailles qu’ils ramenaient du marché et les ont partagées avec ceux qui essayaient de lire. Curieusement, les messages sur les papiers n’ont pas déclenché de rires, de ces rires d’incompréhension par lesquels une foule se rassure sur sa santé mentale aux dépens de ce qui lui paraît insensé, avec ces commentaires un peu trop appuyés qui ne font que traduire une peur profondément enfouie. Au contraire, ils semblaient prendre ce qu’ils lisaient au sérieux, s’interrogeant sur le sens avec une forme, oui, d’honnêteté. De ce jour en tous cas, il n’y a pas eu de nouveau papier collé, comme si l’auteur des collages sauvages — il semblait ne pas y avoir d’autre explication à l’unité de l’ensemble que le fait qu’il ait été constitué par un auteur unique — était parvenu à son but en amenant cette foule à se constituer. Était-il là, quelque part, à savourer ce rassemblement ? Difficile de le dire. Il se pouvait d’ailleurs aussi bien que l’auteur fasse partie de l’attroupement, comme ces criminels qui se mêlent à la foule quand on vient de découvrir leur crime, pour jouir pleinement de ses réactions. Les gens sont restés un bon moment, comme si au fond cet événement leur apportait un divertissement bienvenu, une rupture dans le rythme monotone du quotidien. Et puis une femme a ramassé son cabas, a salué à la cantonade et est partie, bientôt imitée par tous les autres. Il n’est bientôt plus resté personne, et les messages sont toujours sur le mur, et plus personne ne regarde ce mur, plus personne ne lit les papiers qui y sont accrochés. La pluie en viendra à bout, même s’il lui faut plusieurs semaines, même s’il lui faut plusieurs mois, et il est probable que les mots disparaîtront avant même que les feuilles se décollent.

 

A partir d’une photo de Boris Savelev : Moscou, 1988

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