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Analepse, le blog littéraire de Laurent Gardeux

Diable (Série Street Photography)

2 Avril 2012 , Rédigé par Analepse

Pas trop envie de bouger. D’abord parce que les montants du diable me rentreraient dans le dos, juste entre les omoplates et la colonne. Ce n’est pas si gênant si on n’envisage pas de rester longtemps allongé. Mais justement, c’est une sieste que j’aimerais faire, et j’ai besoin de trouver une position supportable un certain temps. Tout à l’heure j’ai changé légèrement la position de mon pied, lui imprimant une très légère rotation. J’ai cru tout d’abord avoir trouvé quelque chose d’intéressant, j’ai cru pouvoir me laisser aller à dormir, mais il ne m’a pas fallu trente secondes pour me rendre compte que la barre métallique sur laquelle j’avais trouvé commode de prendre appui me sciait le pied. Alors c’est du côté de la tête que je me suis mis à chercher une position confortable. Mais impossible de dormir avec la tête vers le bas. J’ai déjà vu des gens dormir dans cette position, la tête tombant du lit, mais très peu pour moi. Peur que mon cou me trahisse, peur enfantine de rester bloqué dans cette position ; de ne jamais pouvoir redresser la tête. Pour bien faire, il faudrait que je ramène une partie de mon paquetage pour me soutenir la tête, mais ce serait au détriment de mon dos, qui bénéficierait alors d’une protection trop faible. Je pourrais aussi mettre ma main sous ma tête, mais je n’ai jamais pu m’endormir dans cette posture. J’ai roulé légèrement le haut de mon corps sur les étoffes compactées, cherchant à y creuser comme un nid avec mon corps, pour mon corps. En les tassant légèrement sous ma nuque, j’ai tenté de trouver un moyen terme entre les exigences du bas de ma colonne et celles du haut. Mais c’est comme si elles n’étaient au fond pas compatibles. C’est sans doute pour cela qu’on appelle ça un diable : parce qu’il met à la torture le corps de celui qui, après s’en être servi toute la matinée sous le soleil, veut s’offrir dessus un petit somme. Je fais toutes ces recherches sans me lever, car je sais que si je me lève pour arranger mieux les paquets d’étoffe, je ne me coucherai plus. Je m’assiérai probablement et m’accorderai une cigarette, en attendant de prendre le diable et d’aller sillonner une autre partie de la ville. Pas trop envie de me lever, non. En revanche je n’ai pas encore essayé de me placer à l’envers, je n’ai pas envisagé une seconde que ma tête puisse venir s’appuyer contre la partie basse du diable, et laisser dépasser mes pieds, quitte à les poser sur les poignées de plastique noir. J’ai sans doute considéré mon corps comme un paquet de plus, un paquet de plus, oui, qui va rester sur le diable encore le temps d’une sieste ; un paquet que je ne transporterai nulle part.

 

A partir d’une photo de Noah Butcher. Série Candid Street.

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