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Analepse, le blog littéraire de Laurent Gardeux

Sur le guidon (Série Street Photography)

21 Février 2012 , Rédigé par Analepse

Tout ce que j’espère c’est que je ne vais pas me casser la gueule. Je n’y ai pas trop pensé quand je suis monté sur le guidon du vélo, mais maintenant c’est une autre histoire. Bon, c’est vrai, je suis aussi en appui contre le mur, contre ce petit décrochement dans lequel j’ai logé mon épaule et qui me cale. Mais le vélo ne l’est pas, lui, calé. Et il pourrait bien lui prendre la fantaisie de partir en arrière (car mon poids s’exerce plutôt de l’avant vers l’arrière, c’est la raison pour laquelle je ne m’appuie pas exagérément sur le mur, dans le petit décrochement). Mais il me faut bien reconnaître que le risque de tomber ne m’a pas dissuadé de monter sur le guidon, dans cette position absurde, qu’un équilibriste, dont c’est le métier, pourrait maîtriser sans appréhension, mais qui, maintenant que j’y pense et que je vois le trottoir d’un peu plus loin, n’est pas pour me rassurer. C’est donc sans doute par pure bravade que je persiste à me tenir juché sur un guidon, et le fait de voir mieux passer la procession n’est au fond qu’un prétexte, je le comprends bien. Même de cette faible hauteur, une chute peut avoir des conséquences sérieuses. Et pourtant je reste debout sur le guidon (la selle est presqu’aussi haute que le guidon, mais moins large, au moins sur le guidon j’ai pu caser mes deux pieds, ce qui m’a donné quand je suis monté un sentiment de sécurité que je sais maintenant trompeur). J’aurais pu envisager de mettre un pied sur le guidon et l’autre sur la selle. J’y aurais probablement gagné en stabilité, mais maintenant il est trop tard, c’est précisément si je bouge que je risque de rompre le fragile équilibre dans lequel je me suis installé, et le vélo peut me le faire payer en reculant brusquement. A mesure que la procession approche la foule se fait encore plus dense, et j’entrevois maintenant un autre danger contre lequel je suis totalement impuissant. Jusqu’ici les gens passaient au large de mon vélo, sentant d’instinct combien précaire était l’équilibre de ma position, mais bientôt ils seront trop nombreux pour faire vraiment attention, et ils passeront près, tout près, et il s’en trouvera bien un, il suffira d’un seul, qui accrochera la poignée du vélo par inadvertance, peut-être simplement avec la manche de sa chemise, et alors c’en sera fait de moi. Et tandis que je me désintéresse de la procession, cherchant désespérément au-dessus de moi, contre le mur dans le petit renfoncement, s’il n’existe pas quelque chose, le bout d’une barre ou d’une poutre sortant du mur, ou même un simple crochet où je pourrais m’agripper si mon vélo partait brusquement en arrière, accroché au guidon par la manche d’un maladroit, je repense à mes randonnées à vélo, mes innombrables et lointaines randonnées, quand tout était simple et que la mort passait au loin, quand elle me dédaignait, quand j’étais assis sur ma selle et que je tenais mon guidon fermement des deux mains. Je repense au temps lointain où je ne me préoccupais que du vent. Et c’est à peine si je sens le vélo partir en arrière, tant sa fuite est rapide. Et j’enregistre en un éclair, avec une immense surprise et presque avec gratitude, le visage de la femme dont la sangle du sac à mains a accroché le guidon, la femme dont je perçois le regard figé d’horreur et dont je ne connaîtrai jamais le sourire.

 

A partir d’une photo de David Gibson.

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