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Analepse, le blog littéraire de Laurent Gardeux

Tremblement de terre (Série Street Photography)

3 Mars 2012 , Rédigé par Analepse

C’est là que je vivais avant le tremblement de terre. Voyez, là, c’était l’immeuble. C’est difficile d’imaginer que la matière entière de cet immeuble se résume maintenant à un tas de gravats finalement pas si gros que cela. Il faut croire que l’immeuble était plein de vide. Est-ce que nos vies sont pareillement si pleines de vide, qu’à peine nous passions d’une station à l’autre, d’un lieu à l’autre, d’un événement à l’autre, pour qu’à la fin il n’y ait plus que cet amoncellement de décombres ? Le silo, plus loin, et la gare ferroviaire ont mieux résisté aux secousses. Ils sont absolument intacts, comme s’ils appartenaient à un autre espace que l’immeuble où je vivais. Il n’était sûrement pas aux normes sismiques. Des gens sont morts quand l’immeuble s’est effondré, des voisins que je connaissais depuis toujours. On les a dégagés dans les jours qui ont suivi. C’est pour cela que les pierres ne sont plus à la place où elles ont atterri, comme si on avait mélangé les cartes d’un jeu à la manière des enfants quand ils ne savent pas encore les battre comme les joueurs chevronnés, et qu’ils se contentent de les brasser, à plat sur la table. Je reviens ici chaque jour et j’essaie d’imaginer où allait chaque pierre, comme si j’avais le pouvoir de rebâtir la maison par l’esprit. Je reviens ici chaque jour, et je ne parviens pas à remettre en place la moindre brique. De temps en temps je vois d’autres personnes errer parmi les décombres. Une femme est venue deux fois, a exploré le monticule anarchique ; elle a soulevé quelques pierres, elle cherchait sans doute quelque chose de précis mais elle n’a rien trouvé. Des enfants sont venus aussi. Je me demande s’ils ressentent les morts qui sont intervenues à cet endroit ou si la sensation d’oppression que j’éprouve chaque fois que je viens provient de l’ambiance propre du lieu ou de ma connaissance des événements qui s’y sont déroulés.

Près du tas de gravats se trouve une pelote de câbles, un désordre de tiges emmêlées de manière inextricable, et chaque fois que je viens je cherche à comprendre ce qu’est ce réseau anarchique, et comment il s’est constitué. Il me semble incroyable que le tremblement de terre ait pu produire des nœuds si compliqués. Est-ce que l’immeuble contenait vraiment tout cela ? Même en les imaginant droits et tendus je ne parviens pas à me figurer à quoi ils pouvaient bien servir. Je me suis demandé si la pelote de métal, qui m’arrive à la poitrine, n’était pas là avant le tremblement de terre. Ce qui ne change rien d’ailleurs, n’explique rien, mais me semble plus rassurant. Quand je suis fatigué d’échafauder des théories sur cet amas de tiges tordues — après tout je ne m’y connais pas suffisamment en construction d’immeubles pour cesser de le voir comme une anomalie, alors que les tiges de fer qui le composent avaient peut-être une fonction précise, que n’importe quel spécialiste m’indiquerait immédiatement si je lui posais la question — quand je suis fatigué de reconstituer mentalement l’immeuble (je me rappelle qu’il avait trois étages, mais n’est-ce pas l’effet de la fatale infidélité des souvenirs ? c’était peut-être quatre), je m’assieds sur une pierre en tournant le dos au tas de décombres, et je regarde la ville à travers l’enchevêtrement de métal. Je m’assieds et je regarde la ville.

 

D’après une photo de Ying Tang : Gare ferroviaire, Shanghaï, 2009.

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