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Analepse, le blog littéraire de Laurent Gardeux

Up (Série Street Photography)

10 Mars 2012 , Rédigé par Analepse

Harvey escalada la rambarde de fer qui jouxtait le kiosque à journaux, indifférent à la foule qui s’engouffrait dans l’entrée du métro, et qui s’engloutissait sous terre avec une forme sophistiquée de résignation, faite d’un mélange indéfinissable de bravade et d’indifférence calculée. Il était monté d’un bond souple, expert, et s’il s’était attiré le regard d’une passante au moment de sauter, c’est uniquement parce qu’avait resurgi en elle le réflexe immémorial de l’hominidé qui doit s’assurer que le mouvement qu’il perçoit à la limite de son champ de vision n’est pas celui d’un prédateur. Une demie seconde plus tard, rassurée à cet égard, elle avait continué à descendre les marches sans que son pas se soit troublé ni ralenti, sans qu’elle ait protesté contre la présence incongrue, en pleine ville et à cette heure d’affluence, de ce jeune homme en blouson à un endroit où il était interdit de se trouver, ou du moins dans une position aussi étrange. Toujours juché sur la rambarde, Harvey commença à inspecter le dessus de la guérite, trouvant d’emblée confirmation de ce qu’il avait suspecté : cet espace n’intéressait personne que quelques pigeons qui y produisaient en masse et en désordre leurs déjections vertes et blanches. Il ne lui fut pas difficile de trouver le paquet qu’il avait vu tomber de la fenêtre du troisième étage. Il avait par chance échoué à un endroit moins constellé de crottes. Il le ramassa, et se demanda un instant s’il devait ouvrir sa trouvaille sur le champ, ou s’il convenait plutôt de le faire dans le secret de sa chambre, un peu plus tard. Il opta pour la première solution, moins par impatience que pour se rassurer sur le fait que le paquet ne contenait rien d’illicite. Après tout il n’était pour rien dans la présence de ce paquet sur le toit de la guérite, et il ne s’était décidé à son escalade que parce que personne ne l’avait revendiqué, et que la fenêtre depuis laquelle il était tombé il y a deux minutes (lancé, lâché ?) avait été fermée depuis, et que l’immobilité de ses rideaux grisâtres ne trahissait aucune présence. Il commençait à avoir mal à la plante des pieds, cherchant perpétuellement l’équilibre à la manière des funambules, trouvant une maigre consolation dans le constat que l’ergonomie des rambardes est plus pensée pour la main qui glisse que pour le pied qui stationne et doit soutenir soixante quinze kilos, mais il décida de supporter son inconfort encore une minute ou deux. Le paquet était assez léger, et contenait sans doute, à en juger par sa densité, du papier, ou des papiers. Il était entouré d’une ficelle forte et serrée, et cet obstacle faillit presque le décider à l’emporter chez lui, où il savait disposer d’un couteau tranchant. Il entreprit pourtant de défaire le nœud, dont il eut un certain mal à localiser l’origine. Il opérait consciencieusement, étape par étape, se fiant à ses ongles pour trouver le point de moindre résistance et relâcher peu à peu la pression qui maintenait la ficelle autour du paquet. C’est dans cette posture, alors qu’il faisait une pause pour ménager ses ongles endoloris et se redressait légèrement pour soulager son dos, qu’il aperçut la femme qui le regardait depuis la fenêtre, sans qu’il lui soit possible, à la distance où il était, de discerner dans ses yeux si elle était indifférente à ce qu’il continue sa besogne, ou si elle lui adressait la prière silencieuse de lui remonter le paquet.

 

A partir d’une photographie de Szymon Michna : N° 724 de son blog photo Streetphoto.

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