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Analepse, le blog littéraire de Laurent Gardeux

Vendre (Série Street Photography)

12 Juin 2012 , Rédigé par Analepse

On ne va rien vendre aujourd’hui. Cela tombe bien, je ne suis plus si sûr d’avoir envie de vendre. Nous avons bien vendu hier, mais rien aujourd’hui, et tu vois, rien ne l’explique, et toi-même tu es incapable de comprendre pourquoi. Est-ce le coin de trottoir qui est mauvais, cette portion de rue pourtant passante, est-ce que c’est le stand lui-même, est-ce que c’est le fait d’être les seuls à vendre quelque chose qui n’inspire pas confiance ? Est-ce que c’est que les objets étalés sur la table de camping sont, d’une façon qui nous échappe, repoussants ? Quand j’y réfléchis deux minutes, je me demande bien comment ce que nous avons à vendre peut rencontrer, à l’instant précis où l’œil du passant se pose dessus, son désir, justement à cet instant précis, à moins que ce soit l’objet lui-même qui crée un désir qui n’existait pas la seconde d’avant ? Qu’avons-nous à faire avec le désir de qui que ce soit, simplement parce que nous nous sommes installés ici, où de toutes façons personne ne s’installe jamais pour vendre. Je les vends, ces quelques objets dispersés sur la table de camping, et plus le temps passe, moins je comprends ce qui me pousse à m’en séparer, car ce n’est pas ce que leur vente nous rapporte, non, il y a autre chose. Et cette autre chose s’effrite à mesure que le temps passe, et j’en serais presque à jeter un regard hostile à qui voudrait m’acheter un objet, j’en serais presque à redouter qu’il le prenne dans ses mains, qu’il le tourne pour l’examiner sous toutes les coutures, qu’il le jauge, qu’il le désire, qu’il en vienne à aimer sa couleur, sa texture, son contact contre la main, j’en serais presque à détester le fantasme qu’il s’en fait, le voyant déjà trôner sur sa cheminée, s’il en a une, ou entre des livres sur l’étagère dans la bibliothèque du salon, s’il en a une, et qu’il le fasse admirer à sa petite amie, s’il en a une. Aussi je préfère attendre, adoptant, en appui contre la voiture qui est garée à cet endroit, une attitude dont je voudrais maintenant qu’elle soit dissuasive. Et j’imagine que le fait de me désintéresser de la vente, de cesser de jeter sur chaque passant des regards anxieux, implorants, pitoyables va les éloigner de la table, qu’ils passeront au large, et que je finirai par me fondre totalement dans le paysage de la ville, par m’y dissoudre avec mes objets qui n’intéressent personne. Et alors plus personne ne me verra, et encore moins le bric-à-brac que j’ai disposé sans ordre sur la table, et qui se confond avec le thermos presque vide maintenant, que j’ai posé aussi sur la table, de sorte qu’il peut passer lui aussi pour un objet à vendre. Tout à l’heure, quand le soleil se couchera, quand les passants se feront moins nombreux, je rangerai les objets dans le sac de sport que j’ai posé sous la table, et peut-être poserai-je simplement le sac sur la table, avant de me lever, de partir tranquillement, les mains dans les poches, comme si je n’avais rien à voir avec tout cela. Et peut-être finirai-je par savoir enfin ce que je désire.

 

 

D’après une photo du collectif Urban Exposure. New-York, Manhattan, 2004

 

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