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Analepse, le blog littéraire de Laurent Gardeux

Portrait (Série Street Photography)

23 Avril 2012 , Rédigé par Analepse

Ils ont abîmé ton portrait. Je ne comprends pas quel besoin ils avaient de faire ça. Mais ce qui compte c’est qu’ils l’ont fait. Ils ont dû le faire avec un marteau, il a au moins fallu un marteau et peut-être même un burin pour faire sauter l’émail du portrait, pas moins. Ils l’ont fait avec méthode, sans cela ils auraient détruit aussi le cadre, mais non, ils ont seulement cassé le visage, le détourant avec soin. On distingue encore le haut de tes cheveux noirs, on voit encore ton collier de barbe, on voit encore ta chemise blanche sans col, et les taches qui la constellent ne sont dues qu’à des dégradations qu’il faut bien accepter, elles, parce qu’elles sont le résultat de toutes les pluies qui se sont infiltrées dans la pierre, le résultat de la glace, de la chaleur, de la poussière. Le cadre, avec ses carreaux de faïence blanche, était déjà abîmé, je le sais bien, mais ton visage, après toutes ces années, on le devinait encore bien sous les tavelures. J’ai regardé s’ils avaient fait la même chose sur d’autres tombes, mais non. Seulement la tienne. Méthode et efficacité, il faut le reconnaître. Je dis ils, comme s’il était évident qu’ils étaient plusieurs, alors qu’ils ne pouvaient pas tenir le marteau à plusieurs, si ? À moins qu’ils se soient succédés, comme dans le crime de l’Orient-Express, un coup chacun. Je ne sais pourquoi, j’ai du mal à imaginer quelqu’un d’isolé. Qui aurait le courage de faire une chose pareille, il faut être plusieurs pour partager une tel acte, il faut s’entraîner les uns les autres, il faut se prouver que cet enchaînement de gestes, on n’en est pas responsable, il y avait les autres aussi. Ce geste, seul, il aurait fallu le construire intégralement, l’inventer de bout en bout, se dire je prends un marteau et un burin, je les mets dans un sac de toile assez solide pour qu’il ne se déchire pas sous le poids, et devant la tombe je les sors, et je commence par le nez, je décide que je m’arrêterai dès que cela ne sera plus un visage, je laisserai le haut des cheveux et le collier de barbe, juste cela, puis je rangerai le marteau et le burin dans le sac de toile et je rentrerai chez moi, et de toutes les façons ce n’est qu’une tombe, ce n’est qu’un portrait, ce n’est qu’un mort. Alors qu’à plusieurs on ne sait rapidement plus très bien qui a eu l’idée du marteau, qui a donné le premier coup, sur quelle partie du visage ; on ne sait rapidement plus très bien pourquoi on a choisi cette tombe-là plutôt qu’une autre (ou peut-être que si justement, peut-être qu’on le sait très bien ? Peut-être qu’il fallait absolument que ce soit cette tombe, ce portrait, ton portrait ?). Pour aujourd’hui, je vais me contenter de balayer les débris d’émail, je les mettrai dans un sac et je les ramènerai à la maison. Après, on verra bien. Pas vraiment envie d’y penser maintenant. Mais je reviendrai pour y penser, je m’agenouillerai à l’endroit où ils ont dû s’agenouiller pour atteindre avec le marteau et le burin le portrait au fond de la niche de pierre.

 

A partir d’une photo de George Georgiou, série Cyprus, 2006

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