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Analepse, le blog littéraire de Laurent Gardeux

Spray (série Street Photography)

13 Février 2012 , Rédigé par Analepse

Le type était assis sur la margelle de marbre noir d’un bac à fleurs, des iris je crois. Il était assis en plein centre de New York, indifférent aux passants qui traversaient l’espace autour de lui. Il tenait une bouteille de spray à vitres bleue en plastique dans sa main droite, et entre les doigts de sa main gauche une cigarette finissait de se consumer. Il fixait un point par terre, droit devant lui, que je ne parvenais pas à voir, placé comme je l’étais.

Il portait un costume gris, une chemise blanche et une cravate rouge. Quelque chose dans son maintien, ou peut-être dans sa manière de tenir sa cigarette, donnait à penser qu’il le portait comme un uniforme ou un habit de travail. Même une blouse blanche peut conférer un charme particulier, une sorte de prestige au moindre interne dans un hôpital, mais chez lui on sentait un décalage, une allure peu naturelle, accentuée par la tache bleue du liquide lave vitre, qui se détachait presque violemment sur le gris de la dalle du trottoir. J’échafaudai rapidement toutes sortes d’hypothèses pour expliquer la présence dans sa main de ce vaporisateur : qu’il avait accepté de le tenir un instant pour un ami, le temps qu’il revienne avec une échelle et un seau pour faire une vitrine — ou que sa femme lui avait demandé d’en prendre à la supérette avant de rentrer du travail. Aucune explication ne me parut convaincante.

Romantique comme j’avais tendance à l’être, je préférais penser, en voyant son regard perdu, qu’il ne savait pas lui-même pourquoi il tenait ce spray à la main, ni même peut-être ce qu’il faisait là. Ni même peut-être qui il était.

Je ne sais si c’est poussé par une forme de curiosité que je m’assis près de lui, par une tentation vaguement cruelle de me moquer de lui ou par un élan de compassion devant son air misérable. En tous cas, je pris place sur la margelle noire et froide. Il ne parut pas noter ma présence, ne releva même pas la tête. Maintenant je pouvais voir ce qu’il regardait, en prolongeant la ligne fictive de son regard. Rien. Il n’y avait rien sur ce trottoir, à moins de s’intéresser à ce petit caillou blanc, cette petite irrégularité qui avait dû se glisser dans le mélange quand la dalle avait été façonnée. Il regardait ce caillou tellement fixement que sans doute il ne le voyait plus, comme une étoile qu’on regarde fixement finit par disparaître, se dissoudre dans le point aveugle de l’œil.

Nous sommes restés quelques minutes ainsi, sans qu’il modifie le moins du monde sa position, avant qu’enfin je me décide à lui adresser la parole.

            Ça va comme vous voulez ?

Il s’est tourné lentement vers moi, sans mettre plus d’expression dans son regard que quand il fixait le caillou. Il m’a considéré quelques secondes puis m’a dit :

            Ah c’est vous, alors.

Je ne comprenais pas ce qu’il voulait dire par là. J’étais certain de ne pas le connaître, certain qu’il ne me connaissait pas, et dans son regard je ne lisais pas la moindre lueur indiquant qu’il me reconnaissait. Surtout, ce « alors » me mettait mal à l’aise, comme si ce simple mot avait le pouvoir de m’agréger à sa folie, comme si ma présence soudaine à son côté venait donner un sens à son attente, et peut-être y mettre fin.

Il écarta les doigts, libérant la cigarette depuis longtemps éteinte, qui roula sur le sol avant de s’immobiliser au bord du caniveau. Puis il fouilla lentement dans sa poche, en tira un paquet de Craven A qu’il me tendit en lui donnant une petite secousse pour faire sortir une cigarette par l’ouverture.

            Merci

J’avais pris la cigarette et me penchai légèrement vers lui pour qu’il l’allume avec le briquet qu’il avait tiré de la même poche.

            Merci, répétai-je.

Je tirai quelques bouffées de la cigarette, et me risquai à lui demander, en désignant du menton le vaporisateur.

            Vous allez laver vos vitres ?

Un bon moment passa. Il ne répondait pas, puis soudain parut être parvenu à une décision.

         Non. Je vous la donne. Il me tendit la bouteille avec une telle évidence que je ne pus faire autrement que de la prendre en main. C’est le moment qu’il choisit pour se lever et partir sans un mot. Je restai un temps indéterminé à tâcher de comprendre ce qui venait de se passer dans ce bref échange, le regard fixé sur le caillou blanc serti dans une dalle du trottoir, tandis que la cigarette se consumait lentement entre mes doigts.

 

 

D’après une photo de Jeff Mermelstein : Untitled, New York, 1995

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